La diffusion de la série documentaire "La Chine au bout de la langue" (舌尖上的中国, ou "A Bite of China" en anglais) en 2012 sur CCTV-1 a fait date dans l'histoire de la télévision chinoise. Les sept épisodes de la série, diffusés en deuxième partie de soirée entre le 14 et le 22 mai 2012, ont été regardés par plus de cent millions de téléspectateurs
selon l'agence Xinhua. Depuis les années 80 et le monopole de CCTV sur les ondes, c'est la première fois qu'un documentaire connait un tel succès.
Le très recherché champignon Matsutake (松茸)
Ce n'est pourtant pas le seul documentaire gastronomique à la télévision chinoise, loin de là. Que ce soit sur CCTV ou sur les innombrables chaines régionales, la télévision chinoise propose des programmes de gastronomie à toutes heures et à toutes les sauces. Mais contrairement aux autres productions du genre, "La Chine au bout de la langue" est un programme ambitieux, et qui s'est donné le moyen de ses ambitions.
Une équipe élargie (trois journalistes, huit réalisateurs, trois éditeurs et de nombreux techniciens), dix mois de tournage au quatre coins de la Chine avec des caméras HD, c'est ce qu'il a fallu pour produire les sept épisodes. La série ne se contente pas de présenter les spécialité culinaires, mais prétend montrer la culture culinaire chinoise. Et la nourriture en Chine, c'est toute une philosophie. Lieux communs à part, il est indéniable que ce vaste pays possède de nombreuses traditions culinaires locales et une grande variété d'ingrédients, et "La Chine au bout de la langue" parvient à mettre cela en valeur.
Naviguant d'une province à l'autre, l'émission s'organise par thème. A chaque fois, la nourriture est associée à ceux et celles qui la fabriquent, la préparent, la cuisinent, la vendent, la mangent. Les personnages, vrais gens du peuples (老百姓), sont tout aussi passionnants que la cuisine elle-même. Aux gros plans sur les visages suivent les gros plans sur la nourriture, et les bruits et les couleurs ne manquent pas de faire saliver.
D'une province à l'autre, d'un plat à l'autre, la série donne un aperçu de la richesse naturelle et gastronomique chinoise. Si les commentaires ont un ton patriotique parfois agaçant, on se dit que ça n'est pas pire que le journal de J-P Pernaut chez nous. A la manière d'un reportage ethnographique, l'émission nous montre avec un soucis d'authenticité des "vrais gens", qui vivent parfois difficilement, mais toujours fièrement de leur travail.
En Chine, malgré une mobilité de plus en plus grande, l'attachement aux racines familiales locales est encore fort. La Chine est vaste, et chacun sait d'où il vient, même lorsque la vie moderne oblige à s'installer dans une grande ville. En montrant des images de cultures locales, "La Chine au bout de la langue" réveille cette sentimentalité. C'est sans aucun doute l'une des explications du succès de la série.
Un bon bol de nouilles Qinshan (岐山臊子面), spécialité de
la province du Shaanxi, au nord de la Chine.
A l'âge d'internet, la série doit aussi son succès aux réseaux sociaux. Pendant et après sa diffusion, la série a été un sujet de discussion très populaire sur Weibo, chacun y allant de son souvenir d'enfance. L'émission pouvant être vue librement non seulement sur le site de la CCTV, mais aussi sur les nombreux sites de vidéo en ligne, les internautes ont pu voir et revoir les épisodes, entretenant ainsi la popularité de la série tout au long de l'été 2012.
Comme c'est souvent le cas en Chine lorsqu'un sujet concentre l'attention sur internet, la polémique apparait. Certains font le lien entre la série, où tout est beau et naturel, et la réalité, où les scandales s'enchainent dans l'industrie agroalimentaire. L'on reproche à CCTV de vouloir mettre un couvercle sur les problèmes sérieux qui se sont multipliés: le scandale de l'huile de caniveau recyclé, celui du lait à la mélanine, la fausse viande de boeuf...
Quoiqu'il en soit, ces polémiques n'enlèvent rien au succès populaire de la série, ni à la qualité de sa réalisation. CCTV a même souhaité exporter la série à l'étranger, sans y parvenir jusqu'à présent. Par contre, la chaine spécialisée dans le documentaire CCTV-9, créée en 2011, qui a rediffusé "La Chine au bout de la langue" une semaine après la première diffusion sur CCTV-1, a vu sa notoriété grandir grâce à la série. Et l'encre (et les pixels) que "La Chine au bout de la langue" a fait couler va permettre la production d'autres émissions documentaires ambitieuses. Une suite à "La Chine au bout de la langue" est par ailleurs prévue, pour répondre aux appels des spectateurs déçus que la première saison ne se soit pas arrêtée dans leurs provinces.
Pour en savoir plus, voici quelques liens récoltés sur le web:
@ L'un des contributeurs du blog Rectified.name (正名) a publié
un témoignage intéressant sur la série.
@ China Realtime Report, le blog du Wall Street Journal,
rapporte le succès d'audience de la série.
@ Le site officiel de China News Service (CNS), agence officielle chinoise, relève
la hausse des ventes d'ustensiles de cuisine après la diffusion de la série.
@ China Files, le blog de la fondation Asia Society, a
publié un article reprenant les réactions des internautes chinois sur Weibo, en particulier les réactions plus polémiques.
@ Un entretien en vidéo avec Chen Xiaoqing, le réalisateur de la série, sur le site de CCTV.
@ L'édition française du People's Daily (人民日报), journal officiel historique,
parle de la saison 2.
@ New Tang Dynasty, la télévision dissidente chinoise,
revient sur les polémiques autour de la série et les scandales de l'industrie agroalimentaire chinoise.