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mercredi 27 février 2013

Le documentaire qui a fait saliver la Chine: "A Bite of China"


La diffusion de la série documentaire "La Chine au bout de la langue" (舌尖上的中国, ou "A Bite of China" en anglais) en 2012 sur CCTV-1 a fait date dans l'histoire de la télévision chinoise. Les sept épisodes de la série, diffusés en deuxième partie de soirée entre le 14 et le 22 mai 2012, ont été regardés par plus de cent millions de téléspectateurs selon l'agence Xinhua. Depuis les années 80 et le monopole de CCTV sur les ondes, c'est la première fois qu'un documentaire connait un tel succès.


Le très recherché champignon Matsutake (松茸)

Ce n'est pourtant pas le seul documentaire gastronomique à la télévision chinoise, loin de là. Que ce soit sur CCTV ou sur les innombrables chaines régionales, la télévision chinoise propose des programmes de gastronomie à toutes heures et à toutes les sauces. Mais contrairement aux autres productions du genre, "La Chine au bout de la langue" est un programme ambitieux, et qui s'est donné le moyen de ses ambitions.

Une équipe élargie (trois journalistes, huit réalisateurs, trois éditeurs et de nombreux techniciens), dix mois de tournage au quatre coins de la Chine avec des caméras HD, c'est ce qu'il a fallu pour produire les sept épisodes. La série ne se contente pas de présenter les spécialité culinaires, mais prétend montrer la culture culinaire chinoise. Et la nourriture en Chine, c'est toute une philosophie. Lieux communs à part, il est indéniable que ce vaste pays possède de nombreuses traditions culinaires locales et une grande variété d'ingrédients, et "La Chine au bout de la langue" parvient à mettre cela en valeur.

Naviguant d'une province à l'autre, l'émission s'organise par thème. A chaque fois, la nourriture est associée à ceux et celles qui la fabriquent, la préparent, la cuisinent, la vendent, la mangent. Les personnages, vrais gens du peuples (老百姓), sont tout aussi passionnants que la cuisine elle-même. Aux gros plans sur les visages suivent les gros plans sur la nourriture, et les bruits et les couleurs ne manquent pas de faire saliver.


L'épisode 1, "Présents de la nature", dévoile certains des ingrédients qui font la fierté du pays, et les personnes qui les cultivent et les récoltent: La cueillette des précieux champignons Matsutake (松茸) dans le Yunnan, le ramassage de pousses de lotus (藕) dans la vase d'un lac du Hubei, ...
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L'épisode 2, "L'histoire des aliments de base", présente certaines des préparations de base de la cuisine chinoise et ceux qui la font: Nouilles au boeuf des musulmans de Lanzhou (牛肉拉面), la préparation de Zongzi dans le Zhejiang, ou celle de Momo (黄馍馍), pain mantou (馒头) à base de farine de riz, dans la province nordique du Shaanxi ...
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L'épisode 3, "La transformation inspire", s'intéresse aux aliments transformés ou fermentés: Toutes sortes de toufu bien sur, comme le Mao Doufu (毛豆腐) Toufu poilu d'Anhui. L'alcool aussi, avec la confection millénaire du vin jaune (黄酒) dans le sud du pays ...
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L'épisode 4, "Les saveurs du temps", nous présente certains aliments préservés fameux: Les dernières saucisses artisanales à Hong-Kong; les légumes fermentés (泡菜), ou kimchi, de madame Jin dans le Heilongjiang, non loin de la Corée; le poisson fermenté (腌鱼) de la minorité Miao (苗族) dans la province centrale du Henan ...
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L'épisode 5, "Secrets de cuisine", s'intéresse aux outils qui servent à la cuisine, et aux ingrédients fondamentaux. L'huile dans lequel tout ce cuit, les marmites et les pots dans lesquels les plats sont bouillis ou cuit à la vapeur; Le maniement expert du couteau de cuisine dans un grand restaurant cantonais de Pékin; les énormes cuiseuses à vapeur au festival du double neuf (重阳节) à Guangdong ...
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L'épisode 6, "Les cinq saveurs en harmonie": Aigre (酸), sucré (甜), amer (苦), piquant (辣), salé (咸), telles sont les cinq saveurs de base de la cuisine chinoise. Le piment (辣椒) du Sichuan, le sel, l'amertume, la cuisine aigre-douce prisée des étrangers ...
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L'épisode 7, "Notre Champ", conclue la série. Nous sortons des cuisines et des rues pour voir la richesse naturelle du pays. "靠山吃山、靠海吃海" dit le dicton: "Se nourrir de la montagne près de la montagne, se nourrir de la mer près de la mer". L'épisode nous emmène manger du riz gluant (糯米) avec les minorité du Guizhou, et découvrir les convoités concombres de mer (海参) et autres invertébrés qui habitent les eaux de la mer jaune ...
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D'une province à l'autre, d'un plat à l'autre, la série donne un aperçu de la richesse naturelle et gastronomique chinoise. Si les commentaires ont un ton patriotique parfois agaçant, on se dit que ça n'est pas pire que le journal de J-P Pernaut chez nous. A la manière d'un reportage ethnographique, l'émission nous montre avec un soucis d'authenticité des "vrais gens", qui vivent parfois difficilement, mais toujours fièrement de leur travail.

En Chine, malgré une mobilité de plus en plus grande, l'attachement aux racines familiales locales est encore fort. La Chine est vaste, et chacun sait d'où il vient, même lorsque la vie moderne oblige à s'installer dans une grande ville. En montrant des images de cultures locales, "La Chine au bout de la langue" réveille cette sentimentalité. C'est sans aucun doute l'une des explications du succès de la série.



Un bon bol de nouilles Qinshan (岐山臊子面), spécialité de
la province du Shaanxi, au nord de la Chine.

A l'âge d'internet, la série doit aussi son succès aux réseaux sociaux. Pendant et après sa diffusion, la série a été un sujet de discussion très populaire sur Weibo, chacun y allant de son souvenir d'enfance. L'émission pouvant être vue librement non seulement sur le site de la CCTV, mais aussi sur les nombreux sites de vidéo en ligne, les internautes ont pu voir et revoir les épisodes, entretenant ainsi la popularité de la série tout au long de l'été 2012.

Comme c'est souvent le cas en Chine lorsqu'un sujet concentre l'attention sur internet, la polémique apparait. Certains font le lien entre la série, où tout est beau et naturel, et la réalité, où les scandales s'enchainent dans l'industrie agroalimentaire. L'on reproche à CCTV de vouloir mettre un couvercle sur les problèmes sérieux qui se sont multipliés: le scandale de l'huile de caniveau recyclé, celui du lait à la mélanine, la fausse viande de boeuf...

Quoiqu'il en soit, ces polémiques n'enlèvent rien au succès populaire de la série, ni à la qualité de sa réalisation. CCTV a même souhaité exporter la série à l'étranger, sans y parvenir jusqu'à présent. Par contre, la chaine spécialisée dans le documentaire CCTV-9, créée en 2011, qui a rediffusé "La Chine au bout de la langue" une semaine après la première diffusion sur CCTV-1, a vu sa notoriété grandir grâce à la série. Et l'encre (et les pixels) que "La Chine au bout de la langue" a fait couler va permettre la production d'autres émissions documentaires ambitieuses. Une suite à "La Chine au bout de la langue" est par ailleurs prévue, pour répondre aux appels des spectateurs déçus que la première saison ne se soit pas arrêtée dans leurs provinces.

Pour en savoir plus, voici quelques liens récoltés sur le web:
@ L'un des contributeurs du blog Rectified.name (正名) a publié un témoignage intéressant sur la série.
@ China Realtime Report, le blog du Wall Street Journal, rapporte le succès d'audience de la série.
@ Le site officiel de China News Service (CNS), agence officielle chinoise, relève la hausse des ventes d'ustensiles de cuisine après la diffusion de la série.
@ China Files, le blog de la fondation Asia Society, a publié un article reprenant les réactions des internautes chinois sur Weibo, en particulier les réactions plus polémiques.
@ Un entretien en vidéo avec Chen Xiaoqing, le réalisateur de la série, sur le site de CCTV.
@ L'édition française du People's Daily (人民日报), journal officiel historique, parle de la saison 2.
@ New Tang Dynasty, la télévision dissidente chinoise, revient sur les polémiques autour de la série et les scandales de l'industrie agroalimentaire chinoise.

mardi 22 janvier 2013

Shanghai vu d'en bas: "Street Life" de Zhao Dayong


"Street Life", aussi sorti sous le nom "Living on Nanjing Road", est un film documentaire indépendant chinois sorti en 2006, premier long métrage du réalisateur Zhao Dayong.


Le titre original de "Street Life", 南京路 (pinyin: nanjing lu), est le nom de la plus célèbre avenue de Shanghai. La rue de Nankin, de son nom français, traverse le centre de Shanghai sur cinq kilomètres, du temple Jing'an à l'ouest jusqu'au Bund à l'est. Comparer la rue de Nankin aux Champs-Élysées serait presque réducteur pour la décrire. Grands hôtels, bâtiments coloniaux, centres commerciaux, grandes marques de haute-couture, de montres et de bijoux, concessionnaires Mercedes, Ferrari, Maserati, Porsche et j'en passe.


Belle ironie, c'est dans ce décor que le réalisateur Zhao Dayong nous emmène pour suivre la vie d'une poignée d'hommes, de femmes et d'enfants qui vivent en récupérant des déchets recyclables qu'ils revendront au poids. Ils se regroupent, avec leurs bouteilles plastiques, dans une contre-allée de la rue Nankin, à deux pas d'où se trouve aujourd'hui le plus grand Apple Store au monde, ouvert en 2011.

Comme pour la plupart des documentaires chinois contemporains, dits "indépendants", il n'y a aucun commentaire, aucune voix off. Zhao Dayong, caméra digitale à la main, laisse les images et les personnages parler d'eux même. Une relation de confiance, et une intimité forte semblent exister entre le réalisateur et ses sujets, qui s'expriment avec une grande liberté. Le spectateur se retrouve plongé dans la vie de ces individus, qui partagent leurs histoires.

Au fil du film, nous rencontrons de nouveaux personnages aux surnoms colorés, qui nous sont présentés par une brève biographie en sous-titres. Tous se connaissent, se fréquentent, travaillent et vivent ensemble. Ils sont venus de loin, du nord, de l'ouest, pour refaire leur vie à Shanghai, comme des millions d'autres.


Il y a Black Skin, Big Fatty et ses chansons, Fatty Lee le racheteur, Ah Qiao et sa jambe folle, mais aussi Anhui, little Anhui, Shandong, Hubei etc... Leurs vrais noms importent peu dans la rue, où ils n'existent plus que par leurs surnoms, qui eux-même sont souvent simplement le nom de leur ville ou province d'origine. Chacun a son histoire, sa façon de travailler, plus ou moins légalement. Ils récupèrent des bouteilles plastiques dans les poubelles, ou les rachètent aux habitants du quartiers. Ils récupèrent aussi les cartons, ou les objets métalliques. Certains préfèrent la voie plus directe mais plus dangereuse du vol, les plus faibles et les plus vieux font la manche, ou chantent pour les touristes.

Le fil rouge du film, c'est Black Skin (黑皮). Il apparaît au tout début du film et c'est sur lui que le film se conclut. A la tête d'un petit groupe de ramasseur, c'est un personnage respecté de la rue, travailleur, honnête et généreux. Mais quand son associé Ah Qiao se fait la belle avec la cagnotte du groupe, le destin de Black Skin prend un mauvais tournant. De bagarres en arrestations, il finit par perdre la tête.

Dans une interview (disponible en chinois à cette adresse), Zhao Dayong nous explique qu'il a passé plusieurs mois à échanger avec les personnages du film avant de débuter le tournage. Il nous explique aussi que quelques temps après le tournage, les ramasseurs avaient dû déménager de leur petite ruelle, poussés dehors par le développement urbain et la rénovation du quartier. Difficile de savoir ce qui est advenu de Black Skin, de Big Fatty ou de Xiao Anhui depuis 2006.


Autres informations & comment se procurer le film:

Le film Street Life a été projeté à partir de 2006 dans de nombreux festivals aussi bien en Chine (Beijing Documentary Film Festival et Yunfest) qu'à l'étranger (Vienne, Rome, Berlin...). Pour ce premier long métrage, Zhao Dayong a toutes les casquettes, il est réalisateur, éditeur et producteur. Par la suite en 2008, il s'associera avec le journaliste David Bandurski pour fonder une maison d'édition à Hong-Kong, Lantern Films. Ensemble il produisent et distribuent les films suivants de Zhao Dayong, Ghost Town, Rough Poetry, The High Life et My Father's House.

C'est aussi la maison de production Lantern Film qui a pris en charge la distribution de Street Life, dont on peut se procurer le dvd sur la boutique en ligne du site. Le film est par ailleurs distribué aux Etats-Unis par la société dGenerate, qui depuis New-York s'emploie depuis quelques années à développé le marcher pour les documentaires indépendants chinois. Il est possible par leur site internet de louer le film (ou de l'acheter, mais c'est un peu cher) directement en téléchargement via Amazon.

Pour les pirates, ou ceux qui préfèrent utiliser 20€ pour acheter des cigarettes, vous pouvez télécharger le film sur bittorrent à cette adresse: http://asiator.net/torrent/14626/

Biographie de l'auteur:

Zhao Dayong (赵大勇) est né en 1970 dans la province du Liaoning dans le nord de la Chine. Il fait des études d'art à l'institut Lu Xun de Shenyang, capitale de sa province natale. Diplômé en 1992, il multiplie les projets artistiques dans les années 90, à Pékin ou à Canton. Fort de son expérience dans la publicité, et avide de libérté créative, il commence ses expérimentations vidéo dans les années 2000. Le projet de Street Life commence en 2004, et durera jusqu'en 2006.

Comme il l'explique dans cette interview faite par le site Danwei.org (vidéo sous-titrée en anglais), à peine le tournage de Street Life terminé, Dayong retourne dans la province du Yunnan pour tourner son deuxième film documentaire,lui aussi autofinancé, Ghost Town (aka. Ville Fantôme) (废城), qu'il avait commencé en 2002. Ghost Town, long documentaire en trois parties qui retrace le présent et le passé des habitants d'un village reculé du Yunnan, connaît comme Street Life une belle carrière dans les festivals internationaux, et signe la confirmation de Zhao Dayong comme un grand réalisateur. Le film a été projeté à Paris à l’automne 2010, en présence de Zhao Dayong, lors de la 4ème édition du Festival Shadows.

Zhao Dayong réalise ensuite un court métrage expérimental de fiction en 2009, Rough Poetry (下流诗歌). Il est aidé pour ce projet par son associé chez Lantern Film, David Bandurski, mais aussi par Zhu Rikun (朱日坤), producteur de longue date et personnalité importante dans le monde des films indépendants à Pékin (En plus de produire certains des réalisateurs indépendants chinois les plus récompensés, Zhu Rikun a entre autres créé au début des années 2000 le studio Fanhall à Pékin, lieu de projection mais aussi de production de films indépendants. Il a organisé des festivals, et dirige la fondation Li Xianting pour l'aide aux réalisateurs.).

En 2000, Zhao Dayong produit son premier long métrage de fiction, The High Life (aka. Une vie de plaisir) (寻欢作乐), encore une fois produit par Lantern Film et David Bandurski, et que l'on a pu voir en novembre 2010 au festival 3 Continents de Nantes. En même temps que The High Life, Dayong réalise un nouveau documentaire, My Father's House (教堂, titre qui signifie littéralement "Eglise") à Guangzhou cette fois, plus précisément à "Chocolate City", le petit nom donné au quartier africain de la ville (trailer)

Quelques liens:

# Interview de Zhao Dayong en 2010 après la sortie du film Ghost Town, sur le site Hammer to Nail.
# Interview de Zhao Dayong par Dan Edwards en 2009, sur le site Screening China.
# Interview vidéo de Zhao Dayong, réalisée pour le site Danwei.org, sur viméo.
# Lantern Films, le site de la maison de production fondée par Zhao Dayong.
# dGenerate, le site du distributeur américain, par ailleurs excellent site en anglais pour se tenir au courant de l'actualité des productions indépendantes chinoises.